Body: machine or organism?

Georges Canguilhem, in Knowledge of Life, 1965, describes two opposing conceptions of the body: the mechanist theory explains the body by the mechanical laws of physics, organs being machines that deliver a function (“functions create organs”); the organicist theory explains life by a vital force within that drives body functions, and can alter them if adaptation requires such a change (“organs create functions”).

Throughout our work on health in America, on one hand, continental Europe and China, on the other hand, we have observed a remarkable and consistent divide between mainstream populations in these countries, with the UK split on the issue.

In a nutshell (and by all means, contact us for more details!):

In America, the dominant paradigm is that body is machine; body weight, for example, is determined by the balance between input and output (calories). Health is a result of the parts working well. And it can be improved and enhanced with functional foods. It’s a nourishing culture. Emblematic: food supplements.

In Europe and China, the dominant paradigm is vitality. By protecting and nurturing the vital energy within, we can be healthy, balance the energies in our body and be fit. Body weight is the result of the quality of the food we eat, and its vital value: it’s a nurturing culture. Emblematic: Actimel.

This divide doesn’t mean we don’t actually do the same things: it means they have a different cultural resonance. Americans jog to get the bad cals out. Europeans jog to strengthen the force within. Chinese people jog less, but their sport practices are aiming at balance (Qi).

This has deep consequences on how to talk about health propositions. It is possible to offer the same products across these geographies. But it is illusionary to believe they can be talked about in the same fashion.

A&P.

Le corps, machine ou organisme?

Europe, US et Chine ont une culture du corps très différente, “mécaniste” pour les Américains, “vitaliste” pour les Européens et les Chinois. En va-t-il de même pour le corps social?

Je suis certain que nombreux sont ceux qui se rappellent de leur cours d’épistémologie, et de l’opposition que fait Georges Canguilhem, dans la Connaissance du vivant, entre deux conceptions du corps: la conception mécaniste fait du corps une machine et explique son fonctionnement par les lois de la physique et de la chimie. La fonction crée l’organe, l’organe est déterminé par sa fonction. La conception « vitaliste », qui donne naissance à la biologie selon Canguilhem, considère que le corps en tant qu’être vivant est déterminé par une force interne, une force vitale. Née de l’observation, au XIXème siècle, que les organes pouvaient changer de fonction selon les besoins d’adaptation, l’organicisme considère que c’est l’organe qui crée la fonction.

Ayant travaillé de façon approfondie sur les problématiques de santé aux Etats Unis, en Chine et en Europe, nous avons observé une très forte division quant à la conception du corps au sein de la culture commune entre l’Amérique d’une part, notre continent et la Chine d’autre part; le Royaume Uni semblant être partagé entre les deux paradigmes culturels.

En Amérique, le paradigme dominant du corps, c’est celui du corps machine. Quelques exemples : le contrôle de la masse corporelle y est présenté comme l’équilibre entre « input » et « output », le bilan calorique. Nombre de discours définissent la santé comme le bon fonctionnement des différentes parties du corps. Les Américains utilisent volontiers des produits alimentaires « fonctionnels », aliments ou boissons enrichis pour améliorer la performance du corps. Nous avons défini ainsi la culture alimentaire américaine comme une culture du « nourishment », avec les suppléments alimentaires comme produit emblématique.

En Europe et en Chine, le paradigme dominant, c’est le vitalisme : la construction de la santé passe par le renforcement de l’énergie vitale, la force intérieure qui meut le corps (bien que la notion chinoise de qi soit sensiblement différente, elle n’en reste pas moins d’inspiration « vitaliste »). La problématique du poids est ramenée au bon aliment, celui dont les vertus nutritives fournissent au corps une bonne énergie (par exemple : bon / mauvais gras, ou sucre). La qualité de l’aliment est au cœur de notre culture, avec l’idée de « ce qu’il fait à l’intérieur ». Nous avons caractérisé ces cultures comme des cultures de « nutrition ». Aliment emblématique, le lactobacillus casei.

Cette différence de paradigme ne signifie pas que nous ne fassions jamais les mêmes gestes pour notre santé de part et d’autre des deux Océans, mais que nous leur attribuons une signification différente. Les Américains privilégient par exemple le sport qui élimine les calories, tandis qu’Européens et Chinois considèrent le sport d’avantage comme la construction d’une force intérieure. Il y a bien entendu des Européens et des Chinois qui pratiquent le sport à l’Américaine, et vice versa. Il n’en reste pas moins que le discours dominant sur le sport est très différent : équilibre intérieur versus performance du corps.

Il est clair que cette division n’empêche pas de proposer les mêmes solutions de santé à ces différentes populations. Mais il est illusoire de vouloir le faire avec le même discours.

Dans le contexte actuel, il serait intéressant d’étudier les répercussions de cette différence de paradigme sur l’autre corps, le corps social, et de mesurer si une différence similaire est décelable entre conceptions mécanistes et vitalistes en ce qui concerne l’organisation de la société. Les indices ne manquent pas d’une préférence américaine pour la performance du corps social, par rapport à un plus grand accent, en Europe et en Asie, vis-à-vis de l’équilibre et la cohésion de la société…

Christophe Abensour, Les Echos, mai 2017